Il était une fois, le 29 novembre 1995 !
Journée qui encore me poursuit et que je ne suis pas prêt d'oublier: "une traîne
au loup"...
J'affectionne
particulièrement ce poisson. Sa pêche est en soi une véritable aventure car, pour la
réussir, il faut aller traquer directement l'animal sur ses postes de chasse, bien
souvent dans très peu d'eau, au ras des roches et des plages. Il est bon de préciser que
l'usage d'un sondeur est vivement conseillé, surtout lorsque la houle se manifeste.
Il est 16
heures, quand Franck, Fabien, Natacha et moi-même préparons minutieusement le matériel.
A savoir: 4 cannes armées de trois "Rapala" de 9 cm et 10 cm et d'un
"Raphiloup" (poisson-nageur de fabrication personnelle) de 13 cm, qui m'est
destiné.
16h30,
appareillage, cap au large. Les passes franchies, mise en oeuvre de la traîne... Quelques
minutes seulement après le début de la pêche, un moulinet se met à chanter: "Ah !
que j'adore ce son" comme d'autres préfèrent celui du cor au fond des bois.
"Pas croyable, m'exclamais-je, c'est le Raphiloup !"
La canne
bien en main, je ferre le poisson. J'en suis certain, j'ai à faire à un loup, car ses
coups de tête sont très reconnaissables vraiment significatifs. Je l'amadoue le mieux
possible, je tente de le récupérer par une manoeuvre auguste et sereine... Mais il se
décroche. Ce n'est pas pour cette fois !
La traîne
se poursuit et les postes susceptibles d'abriter nos célèbres carnassiers sont
prospectés tour à tour. Une heure passe et toujours pas de touche. L'inquiétude nous
gagne. La côte devient triste, nos visages aussi. Puis soudain, un moulinet donne
l'alerte: "tout le monde sur le pont, aux postes de combat" crie-je !
"C'est encore le Raphiloup, royal !"
J'ôte la
canne de son support et d'un geste ample et appuyé, tel le semeur dans les plaines de
Beauce, je ferre le poisson. "Vite ! il faut retirer les autres cannes", Franck
s'en charge. Je sens le poisson sur la défensive. Il est puissant et travaille tout en
finesse. Plusieurs fois, il coupe son effort, puis il repart de plus belle, emballant
littéralement le moulinet, prenant au passage une vingtaine de mètres de fil. Il se bat
farouchement: ce n'est plus un loup, c'est Moby Dick !
Mon coeur
embraye la vitesse supérieure, le sang afflue à mes tempes, l'espérance me gagne...
C'est surement une belle pièce, d'au moins 4 kg. Rude combat... Mais mon adversaire
demeure toujours invisible. Je scrute la mer sans résultat, j'essaie de deviner les
pensées du loup pour anticiper ses réactions.

Quelques exemplaires de Raphiloups
La réalité reprend ses droits, le carnassier semble arrêter ses efforts, en
fait il se précipite vers le bateau, m'obligeant, par cette action, à reprendre au plus
vite le mou de la bannière. "Petit malin", me dis-je, en serrant encore plus
fort ma canne. La lutte se poursuit jusqu'à son but final. Dans un effort étourdissant,
le loup libère son agressivité et profite de cet éclat pour reprendre plusieurs mètres
de fil. Le sillon plie sous l'action, mais mon frein bien réglé, annule cette
manoeuvre... Le combat est acharné, mais les armes commencent à se taire. Le poisson,
fatigué, apparaît en surface, nageoire dorsale à ciel ouvert: "ventre Saint-Gris!
voilà la bestiale". Estimation rapide de son poids: entre 4 et 5 kg. C'est sans
doute la plus belle prise de loup jamais réalisée depuis mon premier bouchon...".
Mon plaisir est intense. Je viens de réaliser le rêve de tout pêcheur, prendre un
superbe poisson, et quel poisson, sur le leurre de ma fabrication.
Moment
de grâce, rêve pratiquement réalisé dans la vaine conquête de l'impossible... Moi,
Philippe, fils de Bernard, petit fils de Pierre, je viens de réussir la pêche
miraculeuse, loin du lac de Tibériade... L'émotion est à son paroxysme ! je ne suis
plus le capitaine Achab, Moby Dick est là, à quelques mètres du plat-bord, offrant au
jour déclinant, le scintillement de ses écailles argentées. Franck, salabre en main, le
regard dur, fixé sur la proie offerte, est paré... Les enfants, yeux ouverts,
contemplenr le poisson enfin maîtrisé, tendant son souffle court vers l'embarcation. Le
salabre est là, fixe, tendue, salvateur. Encore quelques tractions et... "Ô rage !
ô désespoir, ô... Aux armes citoyens !" Je n'ai rien compris; en un éclair, le
soir de gloire est réduit à néant. Malencontreusement, le "Raphiloup", unique
objet de mon ressentiment s'accroche dans les mailles de l'épuisette et provoque, in
extenso, le décrochage et la libération de mon beau poisson.

Mon rêve
s'écroule définitivement. Ma vie de pêcheur (enfin de jeune...) se liquéfie et s'abime
sur les aspérités de ma déception... Une fraction de seconde et je ne suis plus rien !
Mon émotion est intense.
Il est 18h20, lorsque nous filons droit sur le port. C'est le retour au bercail. La
nuit est tombée lorsque nous amarrons le bateau. Tristes lueurs des lampadaires sur les
flots grisaillants d'un soir de novembre. Bredouille, oui ! mais avec dans les yeux le
bonheur indicible du corps tordu, offert, du roi des poissons.
Une morale
! Il faut bien une vérité à cet échec temporaire. D'abord, l'étonnante efficacité
des "Raphiloup", bien que leur réalisation soit très fastidieuse; une semaine
est nécessaire à leur fabrication.
Pourtant,
depuis que je les utilise, je comptabilise outre les deux poissons fuyards, deux loups,
des maquereaux, du severeau, des vives, une alose et ... un cerf-volant. Véridique,
authentique, avec encore sa ficelle, flottant entre deux eaux. Comme quoi à la pêche,
tout est possible.