Cheval de mer, mais aussi vipères, aiguilles et autres dragons
Lhippocampe et ses cousins sont de drôles de zèbres !
Cheval de
mer et papa-poule
Imagineriez-vous
à le voir, improbable combinaison d'un cheval, d'un ver de terre et d'un samouraï à la
retraite, que c'est un poisson ? Bizarre autant qu'étrange, voire carrément singulier,
l'hippocampe ne fait rien comme tout le monde...
Affirmons-le tout
de go, les hippocampes ne font rien comme tout le monde.
Ce sont bien des poissons, capables de nager par de rapides vibrations de leurs
nageoires dorsale et pectorales, mais ils préfèrent nettement se prélasser sur le fond
ou s'agripper à une algue par une bien peu orthodoxe queue préhensile. S'ils respirent certes comme tout poisson par des
branchies (grâce à des battements des opercules délectables à l'arrière de la tête),
leur activité est tellement réduite que le rythme respiratoire confine parfois à
l'apnée.
Non,
décidément, les hippocampes ne font rien comme tout le monde. Ce sont d'impitoyables prédateurs, mais chez eux
point de dents tranchantes ni de féroce précipitation : c'est avec une lenteur calculée
et une précision millimétrique qu'ils déciment les micro-crustacés à l'aide d'une
arme terrifiante, la pipette. Une fois
repérée, la proie est suivie des yeux, indépendants et extraordinairement mobiles. Si besoin, l'hippocampe s'approche
imperceptiblement, nuque courbée. Puis, à
la vitesse de l'éclair, la tête se détend, balançant le museau tubulaire vers l'avant
à quelques millimètres de la proie pour enfin l'aspirer d'un coup de sa pipette magique. Avant que vous n'ayez réalisé, il est retourné
a son apparente léthargie, tout juste démentie par son regard mobile et inquisiteur..
Amoureux
fidèle
En matière de
sexe non plus, les hippocampes ne font rien comme tout le monde. Si la femelle reste - classiquement - responsable
de la production des oeufs, c'est le mâle qui les prend en charge dès la ponte pour les
incuber longuement dans sa poche ventrale. Examinons
par exemple comment les choses se passent pour l'une des espèces de nos côtes,
l'hippocampe moucheté (Hippocampus ramulosus).
Fin de l'hiver
dans le bassin de Thau, au bord de la Méditerranée.
Les journées s'allongent, la température de l'eau augmente doucement, et la
montée de sève printanière vous titille les sangs.
Les hippocampes migrent vers les petits fonds littoraux : c'est le moment de
rechercher l'âme soeur. Rencontres, parades,
courbettes et changements de couleur préludent à la formation d'un couple qui restera
fidèle pour toute la saison, et peut-être - qui sait ? - pour plusieurs années. Une fois unis, les deux partenaires vivent pour
ainsi dire en ménage, tout en gardant leur indépendance : chacun mène son existence
propre, choisit ses promenades solitaires et fréquente ses restaurants préférés, mais
ne s'éloigne guère de sa moitié. Les
retrouvailles sont souvent l'occasion de caresses ou de tendres enlacements de queues.

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Hippocampus ramulosus mâle
en début de gestation |
Grossesse
paternelle
Un beau jour, il
faut bien que cela arrive, Madame présente un abdomen gonflé d'oeufs. Monsieur est prêt et il le montre en s'ornant
d'une rutilante parure dorée, et surtout en exhibant sa poche ventrale largement ouverte.
Plus grande est la poche, plus le mâle
est séduisant... Au cours d'une parade étonnamment tendre, culminant lors d'une
montée en pleine eau jusqu'à plus d'un mètre du fond, la femelle dépose quelque 200
oeufs dans la poche de son partenaire, qui va maintenant prendre en charge leur
incubation. Comment les oeufs sont-ils
fécondés ? Voilà qui n'est pas très clair, mais il semble bien que les spermatozoïdes
soient déjà dans la poche du mâle au moment où les oeufs y sont déposés; des canaux
observés dans la poche incubatrice chez certains hippocampes permettraient d'y conduire
et répartir le sperme.
Sa nouvelle
responsabilité ne coupe pas lappétit du mâle, et il ne paraît pas spécialement
affecté par la gravidité de la situation... Après 3 à 5 semaines cependant (la durée
dépend de la température), le mâle est devenu énorme, et nettement moins alerte qu'au
temps de sa sveltesse. Cest qu'entre temps, les oeufs ont éclos dans le secret de
se poche, les larves profitant d'échanqes nutritifs avec les parois et cloisons richement
vascularisées pour grossir plus que de raison. Il
est désormais temps de les libérer.
Chevaux
miniatures
Lhippocampe
souffre til lors de la mise à bas ? toujours est-il quil est pris de
violentes contractions lorsquil expulse les jeunes par petits groupes. Cul par
dessus tête, déséquilibrés, ils saccrochent au premier support quils
trouvent, le temps dadopter la posture cavalière qui caractérise lespèce,
puis montent à la surface pour y gober la bulle dair qui leur permettra de gonfler
leur vessie natatoire. Commence alors pour eux une enfance autonome et pleine de dangers,
mais à laquelle une longue gestation les a parfaitement préparés. Leur aspect de
brindille algale et leur extrême discrétion constituent dans la jungle sous-marine une
défense sans doute efficace : avez-vous jamais vu un hippocampe juvénile ?
Patrick
Louisy